2021 – vendredi 12 février 2021 de 14h à 16h – au Lycée Jean Dupuy / L’amphithéâtre
T SPE Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques, T SPE Humanités, Littérature et Philosophie

Par Léa Mallet, Estelle Chantreau, Noémie Horta et Anna Vanbeuren [maj 07/04/2021]

C’est avec une vive émotion et beaucoup d’enthousiasme que les élèves de Terminale en spécialités « Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences politiques» et «Humanités, Littérature et Philosophie » ont eu le plaisir d’accueillir Ginette Kolinka. Elle est l’une des dernières rescapées d’Auschwitz-Birkenau, et toujours «passeuse de mémoire». Lors de cette rencontre, tous ont pu découvrir une personne patiente, sincère, bienveillante, mais aussi pleine d’humour et de joie de vivre malgré les épreuves qu’elle a traversées. Avec simplicité et franchise, Ginette Kolinka retrace en détail son histoire. Durant près d’une heure et demie, elle reste plongée dans ses souvenirs, en intériorisation totale, yeux fermés mais à cœur ouvert, pour partager son bouleversant récit, celui de la Shoah. Parfois éprouvant, son témoignage nous mène de Paris à Avignon, puis de Drancy à Theresienstadt en passant par Bergen-Belsen et surtout Auschwitz-Birkenau. C’est dans ce camp tristement connu qu’elle a traversé toutes les étapes de l’œuvre de déshumanisation voulue par les nazis et vécu l’effroyable réalité du système concentrationnaire. La haine est responsable de tout ce qu’elle a vécu, de tout ce que beaucoup d’autres ont vécu. La haine est responsable du récit qui va suivre.

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Une identité : l’histoire d’une jeune fille, d’une famille banale

Ginette Kolinka est née le 4 février 1925 à Paris, elle est de religion juive et d’origine ukrainienne et roumaine, mais elle est avant tout un « être humain ». C’est sur cette remarque qu’elle débute son intervention, elle interpelle son public et interroge sur la différence. Des différences imperceptibles qu’Adolf Hitler a décidé d’utiliser pour d’abord discriminer. En effet, elle relate la première étape d’un épisode marquant de l’histoire : la Shoah. Dans un premier temps, les personnes de confession juive sont contraintes de porter une étoile jaune bordée de noir, cousue sur le côté gauche de la poitrine, symbolique car c’est le côté du cœur. Par ailleurs, elles sont obligées de se faire tamponner le nom juif sur leurs papiers d’identité. Puis au fur et à mesure, les loisirs leurs sont interdits : plus le droit de pratiquer l’athlétisme, la danse, de visionner un film au cinéma ou d’assister à une pièce de théâtre, ou encore de faire ses courses après 15h. Mais, Madame Kolinka relativise sa situation et nous explique que grâce à sa famille nombreuse (ils étaient sept enfants), l’épicier leur gardait de la nourriture en ces temps de « marché noir ». L’humiliation s’intensifie ensuite lorsque les non-aryens (les juifs) sont interdits de pratiquer certains métiers comme opticien, commerçant, médecin…

La jeune fille qu’était Madame Kolinka, elle, ne comprenait pas. Des questions se posaient certes mais elle n’avait pas encore conscience du drame qui se préparait, elle nous explique, par exemple, jamais qu’elle ne se rappelle pas avoir entendu parler de la rafle du Vélodrome d’Hiver entre le 16 et le 17 juillet 1942. Mais, sa famille est dénoncée comme « communistes militants », à cause notamment des actions de sa grande sœur et de son mari, qui étaient déjà résistants. Ils en sont alors informés et le père de famille décide de fuir Paris pour la zone libre grâce à une organisation minutieuse. La famille est divisée en 4 groupes pour passer la ligne de démarcation, chacun avec de faux papiers et de faux certificats religieux orthodoxes. Ces quatre groupes doivent se retrouver à un point de ralliement (Aix-les-Bains). Mais Madame Kolinka rencontre des difficultés à passer la ligne : elle est emprisonnée et interrogée. Grâce à un alibi solide : le premier mariage de la maison, elle est relâchée à Chalon-sur-Saône et s’installe avec sa famille à Avignon. C’est une nouvelle vie qui commence pour eux, Madame Kolinka n’est plus obligée de se cacher, d’arborer son étoile jaune et remarque l’absence de panneaux signalant des magasins tenus par les juifs : elle découvre la zone « libre ». Mais, ce répit sera de courte durée et à la fin de l’année 1942 toute la France est occupée. Malgré cela, elle trouve du travail, continue à obtenir du soutien, notamment par le maire d’Avignon qui leur trouve un logement dans une maison qui est aujourd’hui devenue un hôtel. Pour elle, ce moment est vécu « sereinement, tranquillement », peut-être égoïstement selon ses dires.

Néanmoins, le 13 mars 1944, une journée pas comme les autres débute. Une journée printanière chaude et « inoubliable » car c’est le jour de sa première rencontre avec la Gestapo (police politique nazie). Elle est arrêtée avec son neveu, son frère et son père car ces deux derniers étaient circoncis (une preuve de leur religion et donc aux yeux des nazis de leur appartenance à la « race juive »). C’est véritablement lors de cette journée que pour elle, les libertés déjà bafouées disparaissent. Elle est envoyée en camp de travail « bénévole » à Drancy par un convoi surveillé à la fois par les gendarmes français et les soldats allemands, ce qui montre la collaboration entre nazis et certains français. Une ambiance pas « triste » mais tout de même « impressionnante » selon ses mots.

Le récit d’une vie, d’une survie à Auschwitz

Un mois plus tard, le 13 avril 1944, après leur passage au camp de Drancy, c’est la gare de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, qui marque le début de l’horreur pour Ginette et sa famille : son père, son frère Gilbert et son neveu Jojo qui sont bousculés par les hurlements des soldats allemands qui les mènent vers l’un des camps les plus tristement connus : Auschwitz-Birkenau. Toutes les personnes du convoi 71, dont ils font partie, sont poussées par les gardes allemands dans un wagon que Ginette Kolinka décrit comme vide, transportant habituellement des animaux ou des marchandises, mais certainement pas des humains. Ils y passeront toutefois trois jours et trois nuits, dans la pénombre puisqu’il n’y a ni volets ni fenêtres, sans rien voir ni rien savoir de leur destination ou de ce qui les attendait à leur arrivée. Celle-ci se fait près d’Auschwitz et représente un moment que Ginette Kolinka n’oubliera jamais. Selon ses dires, c’est un «moment extraordinaire» : elle reste marquée par la soudaine lumière, par l’air froid chassant l’odeur nauséabonde du wagon. Elle se souvient encore d’un des seuls mots allemands qu’elle a mémorisé : «schnell» que criaient, hurlaient et répétaient les officiers allemands pour les presser de descendre, pour toujours les presser plus, les pousser à agir plus rapidement, ce qui ne laissera pas le temps à Ginette de poser ou de se poser des questions sur ce qui l’entoure.

Et ainsi vient le moment de la sélection. Les hommes sont mis d’un côté, les femmes et enfants d’un autre, les médecins et officiers décident rapidement du sort de chacun. Mais lorsque ces personnes leur disent qu’ils ont prévu un camion pour les personnes malades, fatiguées, qui ne peuvent ou ne veulent pas marcher, que tout le monde arrivera au camp et qu’ils seront tous réunis une fois arrivés, Ginette pense naïvement que finalement, les nazis ne sont pas si méchants, que l’on a eu tort de les décrire comme inhumains, elle pousse donc son père âgé et son frère à partir dans le camion : elle ne les reverra jamais. Elle avouera même plus tard qu’elle s’est sentie responsable de leurs morts. Elle nous apprend que sur les 800 femmes du convoi 71, seulement 91 d’entre elles ont finalement «réussi» à rentrer dans le camp d’Auschwitz-Birkenau suite à cette sélection, 91 femmes dont elle fait partie. D’ailleurs, plus tard, une fois entrées dans le camp, quand certaines demandaient quand elles reverraient leurs proches, on ne leur répondait qu’en montrant la fumée s’échappant des cheminées. Lorsqu’elle pénètre réellement au sein d’Auschwitz, Ginette Kolinka nous décrit une multitude de baraquements, des gens aux silhouettes bizarres, bien trop amaigries et des cheminées qu’elle prend pour une usine. Pour elle, ils sont ici dans un camp de travail, et ni l’odeur spéciale, ni les barbelés, ni les miradors pointés vers l’intérieur ne l’interpellèrent assez pour comprendre ce qu’il se passait dans cet endroit, qu’elle était en fait dans une véritable «usine de la mort».

Le processus habituel est alors lancé : Ginette et toutes les femmes du convoi doivent se déshabiller, provoquant un sentiment de honte chez Ginette, puis elles passent toutes à l’étape du tatouage, que Ginette n’a jamais effacé de son bras, nous le décrivant comme un «beau numéro» comparé aux autres, elle prononcera même «merci madame» à l’attention de celle qui l’a marquée à vie. Ce moment fut particulièrement fort en émotion, ces paroles prononcées, associées à la vue du tatouage dévoilé par madame Kolinka, a profondément ému de nombreux auditeurs. Puis, vient l’épilation et le rasage de leur cheveux, suivi de la très rapide douche glacée ou brûlante, de laquelle elles sécheront grâce aux courants d’air. Ginette Kolinka ajoute à ce moment qu’elle se rappelle encore très bien de la pièce, une pièce aux vitres toutes brisées, telles qu’étaient les vies à Auschwitz. En ce qui concerne leurs habits, elles ne portaient pas les vêtements rayés que l’on peut voir dans les films, on leur jetait plutôt des vêtements appartenant avant aux autres détenues du camp. Dans son cas, Ginette Kolinka avait reçu ce qu’elle nous décrit comme une chemise de nuit en coton, très jolie et qui lui aura «bien rendu service», et un pull-over lui aussi en coton avec une jupe très fine, pas très résistante au froid. Pour couronner le tout, on ne leur donnait pas de culotte, pas de sous-vêtements et les chaussures qu’on leur jetait n’était plus par paires mais dépareillées.

Après l’arrivée à Auschwitz-Birkenau, Ginette Kolinka nous partage la survie difficile. En effet, nombreux sont les facteurs pouvant causer la mort dans cet endroit, et dans tous les autres camps d’extermination qu’il existait. Il faut tout d’abord survivre aux sélections régulières et répétitives. De plus, les conditions de vie sont insalubres : la nourriture n’est que de l’eau déclinée sous plusieurs formes, mais rien de bien consistant, pour obtenir plus il fallait user de stratagèmes. Les femmes sont couchées dans des niches où seuls 60cm séparent le sol et le plafond, et elles sont 6 dans chacune des ces cases. Elles dorment sur des couvertures rêches, Ginette décrit la paillasse sur laquelle elle se trouve comme ayant une «couleur immonde» et douteuse, et elles sont réveillées avec des coups sur la tête. Les toilettes sont communes, il y en a 100 alignés, côte à côte, dos à dos, et Ginette est même témoin dès son arrivée d’une femme se soignant avec son urine, pratique dont elle devra elle-même faire usage pour aseptiser ses plaies et griffures qui pouvaient les affaiblir et les mener à la chambre à gaz. Et pour finir, les maladies, et notamment le typhus, se propageaient très facilement. Mais malgré tout cela, elle nous confie qu’elle n’a pas du tout le souvenir de personnes sales, que ce qui pouvait la dégoûter au départ ne lui a plus rien fait très rapidement. Et dans ces conditions de vie, Ginette Kolinka nous avoue que son cerveau s’était comme vidé : si aujourd’hui quand elle nous parle de ses parents elle peut les visualiser, là-bas, il lui était impossible de visualiser un quelconque visage, même celui des membres de sa famille. Auschwitz-Birkenau est un lieu où, comme elle nous le dit, on ne pense plus à l’avenir, on vit au jour le jour, dénué d’espoir.

Et pourtant, c’est après deux autres déportations dans les camps de Bergen-Belsen en novembre 1944, puis Theresienstadt en avril 1945 que Ginette Kolinka échappera à la tristement célèbre «marche de la mort» des juifs et tziganes d’Auschwitz-Birkenau, et sera libérée par les Alliés, puis soignée du typhus avant de rentrer en France.

Épilogue

Madame Kolinka est restée silencieuse sur ces évènements de nombreuses années, car elle avait peur «d’embêter les gens avec la même histoire». Aujourd’hui, à travers son témoignage poignant, elle a livré à tous une véritable leçon d’humilité et de résilience. Par ailleurs, elle a surtout tenu à nous prévenir que «c’est la haine qui a provoqué cela», qu’il ne faut pas se laisser submerger par ce sentiment destructeur, puisque, comme elle le dit, «la haine, c’est Auschwitz». Toutefois, le pardon et les excuses sont pour elles impensables. Il reste à partager cette mémoire avec le plus grand nombre afin que rien de cela ne se reproduise. L’intervention de madame Kolinka se termine sur un message particulièrement touchant : après 2 heures de récit, elle veut maintenant passer le flambeau aux jeunes lycéens qui devront devenir bientôt les «passeurs de mémoire» de la Shoah.

Photos DLP et Anna Vanbeuren