2019 – jeudi 21 novembre 2019 à 14h30 – au Lycée Jean Dupuy / La Résidence
T L, T S1, T S4

Par Baptiste Martin [maj 17/03/2020]

En novembre 2019,  un spectacle est proposé en itinérance dans les établissements scolaires du département des Hautes-Pyrénées, avec le soutien du CIPDR (Comité Interministériel de la Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation) et du Fonds du 11 janvier auquel assistent trois classes de terminale. Deux classes de terminale S, et la classe de terminale L ont ainsi pu  découvrir Ne laisse personne te voler tes mots, écrit et joué par Selman Reda en collaboration avec l’islamologue Rachid Benzine, sous la direction du metteur en scène Michel André du Théâtre de la Cité de Marseille. Lorsqu’en ce début d’après-midi, les élèves entrent dans la salle de l’internat, où une soixantaine de sièges de spectateurs font face à une scène improvisée (tentures, éclairages, sono…) installée par l’équipe technique dans la matinée, la curiosité est mise en éveil, mais aucun ne s’attendait à un tel voyage…

Selman Reda nous présente Rachid Benzine, spécialiste du Coran 

Ce spectacle documentaire commence étrangement. Les lumières sont éteintes, quand soudain  la voix de Rachid Benzine est comme « apportée » par le comédien Selman Reda. L’islamologue, dont le visage s’affiche sur une toile tendue comme lors d’une visioconférence, explique qui il est et aussi son travail. Spécialiste de l’Islam et du Coran, une religion et un texte sacré, issus des traditions orales  bédouines du 7ème siècle et qu’il interroge quinze siècle plus tard. En prenant des exemples concrets (il fait référence aux « cassettes », aux « 33 tours » et aux téléphones portables), il explique que pour se comprendre, il faut « partager un même univers de sens »…

Selman prend ensuite le relais et précise que le spectacle  s’appuie sur les recherches de Rachid Benzine. Enfin le spectacle commence, par une autobiographie de Selman, qui détend l’atmosphère.

L’enfance et l’adolescence de Selman

Selman se raconte et joue le jeune Selman. D’origine marocaine, aujourd’hui âgé de quarante ans, il  arrive en France dans les années 80 à l’âge de quatre ans. À la sortie d’une enfance heureuse, Selman commence à sentir et surtout à subir l’évolution du rapport de son père à l’Islam et au Coran. Il en prend conscience au fur et à mesure qu’il grandit. La sévérité croissante de son père, ses fréquentations d’adolescent et les bêtises qu’il commence a faire  – vol d’une game-boy dans un supermarché ou d’un peu d’argent à la maison – ne font rien pour apaiser les rapports entre père et fils, qui s’enveniment au point qu’un jour, après une altercation, Selman  est jeté à la rue.

Commence alors pour lui une période de débrouille mais surtout de questionnement intérieur.

Les questions de Selman

Car s’il parvient à reprendre sa vie de jeune-homme en main – il obtient en effet l’aide d’une assistance sociale, est accueilli dans un foyer, passe son bac et réussit a trouver un emploi – il ne cesse de chercher des réponses à la violence de l’acte de son père, qui, se répète-t-il, ne peut pas être dictée par Dieu. Ce besoin de réponse, cette obsession se renforcent lorsqu’après les événements du 11 septembre 2001 et aussi « tous les attentas dans les pays arabes dont on parle très peu », on commence à lui demander « si c’était vrai que c’était écrit dans le Coran tout ce qu’ils faisaient »…

Il décide alors de revenir vers le Coran. Il a beau en connaître les versets et sourates par coeur et le relire dans une traduction française, la langue qu’il connaît désormais la mieux,  il ne parvient pas à comprendre. 

Jusqu’à ce qu’il rencontre « un vrai spécialiste du Coran », Rachid Benzine. De leur rencontre lui est resté cette phrase essentielle :

«Si tu veux comprendre le Coran, il faut que tu fasses de l’histoire et donc de la géographie parce que le Coran, avant d’être un texte, a d’abord été une parole adressée à des gens. Mais ces gens là ne sont plus nous aujourd’hui (…) c’était un peuple qui habitait en Arabie occidentale au 7ème siècle. »

Voyage dans les déserts d’Arabie au 7ème siècle

Après avoir situé les immenses déserts de sable et de roches de la péninsule arabique,  où se trouvent les villes de Médine et de La Mecque, berceaux de l’Islam, le comédien se lance dans la narration d’une histoire passionnante aux allures de conte, celle de la vie des bédouins arabes du 7ème siècle, nomades puis sédentaires.

Cette partie du spectacle fait appel au théâtre d’objets. Sur la table recouverte d’une nappe jaune safran évoquant le sable du désert, Selman crée quelques reliefs de dunes, puis pose quelques grosses pierres, un dromadaire et un sablier. Enfin Selman lance quelques petits cailloux et débute l’histoire. Accompagné du son de l’oud joué par la musicienne Djamila, qui parfois chante, Selman évoque un monde lointain et parle de soleil, de nuages et d’eau, de dromadaires et de palmiers, de voyages et de survie, d’oasis et de dattes fraiches, de marchés et de razzias « autorisées » et d’alliances entre tribus et avec toutes sortes de divinités… Le comédien capte entièrement l’attention du public en expliquant les coutumes et les traditions des habitants du désert, guidés par les anciens, des hommes pour qui le désert n’a plus de secrets. 

Puis Selman introduit l’histoire de Mohamed, un homme sédentaire originaire de la ville de La Mecque qui va « mener des razzias pour convaincre » les autres tribus de ne faire alliance qu’avec un seul Dieu. Une nouvelle religion monothéiste apparaît donc dans ce contexte historique, géographique et social très spécifique et très éloigné de celui que nous connaissons aujourd’hui…

La fin de cette narration historique se termine par la projection et la lecture en arabe du verset 5 de la sourate 9 du Coran et par l’explication de ses différentes traductions, qui sont sources d’erreur car décontextualisées…

Résilience et dialogue avec Rachid Benzine

Le spectacle se poursuit par la projection d’une nouvelle vidéo où l’on retrouve Rachid Benzine, dialoguant avec Selman qui, après avoir compris et pardonné les erreurs de son père (« mon père, il voulait juste bien faire »), se pose d’autres questions et partage avec son public les nouvelles réponses que Rachid Benzine lui apporte. Parmi celles-ci, on retient notamment qu’aujourd’hui au 21ème siècle, le Coran peut rester « un texte qui donne à penser », par exemple sur les notions de solidarité ou de respect, mais qu’il ne peut en aucune manière être un ensemble de «règles» à suivre car, une fois de plus, le contexte a totalement changé.

Et que dit le Coran sur la musique ? Et les femmes ?

Pour conclure ce spectacle mêlant expérience intime de compréhension et de dépassement de la colère, connaissances historiques et références sous-jacentes à l’actualité, Selman répond aux questions posées par Djamila, la musicienne. – « Que dit le Coran sur la musique ? » demande tout d’abord cette dernière. – « Rien » répond Selman. Puis, à sa question sur les femmes, il répond, citant Rachid Benzine, que les passages sur les femmes dans le Coran ne sont « pas transposables dans une société où les populations ne vivent plus dans les conditions des tribus d’Arabie du 7ème siècle ». 

Grâce à ce spectacle généreux, instructif et poétique, c’est plus qu’une intervention sur l’interprétation du coran que le public a vécu, mais bien un vrai conte éveillé.

Photos : Elisa Trivini