Lu en 2018 –  Gary, Romain (Ajar, Emile). La vie devant soi. Belin Gallimard, 2009 (rééd.). 256 p.

Par Alice Mouneu [maj 28/01/2019]

Ecrit par Romain Gary sous le pseudonyme d’Emile Ajar en 1975, Lavie devant soi retrace l’enfance de Momo, un petit garçon d’une dizaine d’années élevé par Madame Rosa dans un appartement au sixième étage sans ascenseur d’un immeuble parisien. Madame Rosa est une vieille dame juive, survivante de l’holocauste et ancienne prostituée. Pour subvenir à ses besoins mais aussi par solidaritéavec ses anciennes collègues, elle devient « nounou pour enfants de putes » contre des mandats versés régulièrement –en théorie… Momo fait partie de ces enfants mais à la différence des autres, sa mère ne lui rend jamais visite. Le petit garçon semble n’avoir ni père, ni mère – autrement dit : pasd’identité. Seul Madame Rosa détient le secret des origines de son petit pensionnaire, secret qu’elle s’obstine à taire.

Un authentique dialogue entre Momo et le lecteur

La plume de Romain Gary, souvent teintée d’humour, revêt ici toute l’innocence et la sincérité d’un enfant en quête de lui-même car c’est bien Momo qui raconte son histoire, avec ses propres mots – et aussi les expressions cérémonieuses qu’il emprunte à Monsieur Hamil, son voisin. Se dessine alors, presque malgré lui, un récit poignant… ou parfois carrément loufoque.

Le roman est empreint de vie ! Les maladresses d’expression, les fautes de français d’un enfant qui inverse les syllabes ou emploie un mot pour un autre et aussi les euphémismes qui traduisent sa naïveté : tout, dans la narration, témoigne de l’âme et de la présence de Momo. Il ne s’agit plus alors d’un récit mais bien d’un authentique dialogue entre l’enfant et le lecteur !

Belleville,années 50 : un équilibre fragile

Romain Gary dépeint dans son roman le Paris d’après guerre, encore chancelant et surtout le quartier de Belleville, où vivent rassemblées différentes ethnies. Dans ce contexte socio-spatial, l’entraide est de rigueur : chacun apporte ce qu’il peut aux autres. Par exemple, Monsieur Hamil, d’origine arabe, apprend à Momo la religion musulmane que ne peut lui enseigner Madame Rosa ; Madame Lola, la voisine, aide la vieille dame dès qu’elle le peut, soit financièrement, soit en s’occupant des enfants. Et, malgré la misère de leur immeuble, ils ne veulent le quitter pour rien au monde. Il existe en fait entre chacun des habitants un lien fort, qui permet de préserver leur fragile équilibre, même s’ils refusent de l’admettre.

Dépasserles clichés et les préjugés

Si tous semblent cohabiter dans l’union la plus parfaite, en réalité les religions et les origines s’imposent soit comme des freins soit comme des normes à respecter : Momo doit être élevé comme un musulman alors il doit passer le plus clair de son temps avec Monsieur Hamil ; Madame Rosa fait souvent conduire un petit garçon noir surnommé Banania dans les foyers africains pour « qu’il voit du noir, [parce que] sans ça, plus tard, il va jamais s’associer ». En fait les clichés et les préjugés sociaux sont de mise dans ce quartier. Le petit Momo doit apprendre à s’en détacher, à se forger par lui-même une opinion : « Par exemple », raisonne-t-il, «ce n’est pas vrai que les Noirs sont tous pareils. Madame Sambour, qui leur faisait la popote, ne ressemblait pas du tout à Monsieur Dia, lorsqu’on s’est habitué à l’obscurité ».

Unconstat social ?

A travers une jolie histoire à la fois drôle et émouvante, Romain Gary dresse également le constat de la marginalisation des immigrés dans la société française : tous sont rassemblés dans ce quartier, frères de misère.

Alliés donc à une dimension critique sous-jacente, la narration dynamique, l’humour de l’auteur ou encore la complicité qui s’installe entre le lecteur et le narrateur ne laissent aucune place à l’ennui. Un roman vraiment captivant !


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