2018 Lemaitre, Pierre. Couleurs de l’incendie.Albin Michel, 2018. 544 p.

Couleurs de l’incendie est un roman écrit par Pierre Lemaitre. Paru en janvier 2018, il s’inscrit dans le prolongement d’Au revoir là-haut. Il suit la progression de Madeleine, une femme issue de la Bourgeoisie, qui a grandi dans le luxe de l’hôtel Péricourt entre un père froid et distant, obnubilé par les affaires de la banque familiale qu’il dirige et à laquelle il doit toute sa fortune et un frère cadet turbulent et loufoque, officiellement mort à la guerre quelques années avant le début du roman. Ce dernier commence en 1927 avec les obsèques de Marcel Péricourt, le père de Madeleine. Sa disparition laisse sa fille seule à la tête de l’empire familial, alors qu’elle ne possède aucune compétence dans le domaine des affaires. Dès lors, divorcée et mère d’un petit garçon, elle doit faire face à une société majoritairement dirigée par la gente masculine. Mais l’étrange accident de son fils à l’occasion de l’enterrement qui ouvre le roman entraînera la jeune femme dans un tourbillon infernal.

Des personnages singuliers

Pierre Lemaitre a fait le choix de placer au centre de ce deuxième volet de la trilogie un des personnages secondaires d’Au revoir là-haut : celui de Madeleine Péricourt. Décrite comme une femme médiocre, pas vraiment belle ni particulièrement ma ligne, elle est par dessus tout caractérisée par les sentiments qui la portent. Et c’est bien ce caractère « banal » qui suscite l’attachement, voire l’émotion du lecteur… plus que l’admiration ! Madeleine en chaîne les faux pas en consacrant toute son attention à son fils unique, ce qui l’oblige alors à confier la gestion de l’empire familial à un homme.

Cet homme, c’est Gustave Joubert. Ancien bras droit de Marcel Péricourt, le père de Madeleine, il a toujours occupé au sein de la banque un rôle prépondérant… sans jamais avoir été distingué de la moindre reconnaissance. Très fidèle aux Péricourt, à priori l’un des personnages les plus humains et honnêtes, ses sentiments et sa fierté le pousseront néanmoins à agir dans son propre intérêt, au détriment des autres.


Cette même fierté caractérise nombre des personnages qui entourent Madeleine. Par exemple, André Delcourt, l’amant de la jeune femme, un personnage énigmatique et froid, embauché par cette dernière pour donner des cours à son fils, ne supporte pas de vivre aux dépens de sa maîtresse. Et il en est de même pour Léonce, l’amie, pour ne pas dire la confidente, de Madeleine… mais avant tout sa dame de compagnie ! Autrement dit, son employée. Ainsi, sans s’en apercevoir, Madeleine attise autour d’elle la rancœur de son entourage.


Reste encore l’un des personnages clé du roman : le petit Paul, le fils de Madeleine.Lui aussi affiche une figure ambiguë. Un petit garçon bègue, en apparence fragile, victime d’un mystérieux accident lors de l’enterrement de son grand-père – accident dont les causes restent inconnues mais les conséquences dramatiques : après avoir flirté avec la mort, il se retrouve cloué dans un fauteuil roulant. Très réservé, mais surtout affligé d’une profonde tristesse,il s’exprime très peu, mais révèle au fil du roman une intelligence étonnante.

Une écriture originale et dynamique

La singularité des personnages tient également au style très entraînant de l’auteur. Comme dans Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre adopte une écriture dynamique, bien qu’il se place d’un point de vue omniscient et externe à l’histoire. Il ponctue en fait son roman de discours indirect libre,c’est-à-dire que souvent l’on ne distingue plus vraiment la frontière entre le narrateur et le personnage, comme si leurs deux voix se confondaient. Il attribue ainsi à chacun de ses personnages un caractère qui lui est propre, une réelle personnalité : il entre en quelque sorte dans leur peau pour leur donner véritablement vie.

Comme un écho à notre société contemporaine…

Si chacune des figures qui construisent le roman est purement fictive, Pierre Lemaitre les fait toutefois interagir dans un cadre plutôt réaliste. Il inscrit son roman dans une période réelle, celle de l’entre-deux-guerres, entre 1927 et 1933. Sans accorder une place prépondérante aux faits historiques, il retrace néanmoins la montée du nazisme au pouvoir en Allemagne et met en évidence l’arrivisme et la perversité d’une société en reconstruction après la première guerre mondiale. Bancale, elle sera bientôt bouleversée par un nouveau conflit, à commencer par un conflit idéologique qui déjà fait son apparition à la fin du roman. Ainsi, plus que sur les événements historiques, Pierre Lemaitre se concentre sur la psychologie des personnages et de la société, comme il le révèle dans une interview publiée sur le journal web parimatch.com : « Je n’écris pas pour les historiens. Je fais attention à ce que la torsion de l’Histoire ne soit pas incompatible avec ce que je suis et avec ma morale. Après, je m’arroge un certain nombre de droits ». Par ailleurs, le dessin qu’il fait de cette société n’a de cesse de rappeler notre société contemporaine, les corruptions, les secrets, les manipulations qui caractérisent notamment l’espace politique. On peut de fait relever – de même que dans Au revoir là-haut – la date et le lieu que l’auteur inscrit à la fin de son roman : « Roudergues, juillet 2017 ». Il semblerait alors que tous les faits de l’histoire lui soient contemporains : le roman ne fait-il finalement pas figure de compte rendu, de rapport ?

Comme Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie est un roman très agréable à lire : la plume de l’auteur, les personnages, les faits… tout incite à le dévorer ! J’ai néanmoins trouvé la fin décevante…presque attendue, voire utopique.